Publication d'un article dans The Conversation écrit par Bart Lamiroy

Publié le 04 novembre 2022

Peinture : quand une intelligence artificielle provoque l’inspiration

« Lamuse » est un projet informatique que j’ai imaginé et développé avec l’artiste peintre Emmanuelle Potier. Son nom vient avant tout de la démarche de l’artiste, soucieuse d’explorer les liens entre contrainte, inspiration et création, mais il est vite apparu que l’outil et son utilisation peuvent être amusants.

À la croisée entre pratique artistique et recherche technologique, Lamuse vise à construire des compositions picturales à l’aide d’algorithmes d’apprentissage automatique servant de sources d’inspiration pour les peintres en les accompagnant dans leurs processus de création. Elle s’appuie sur divers réseaux de neurones artificiels, utilisés pour la reconnaissance d’objets et ce qu’on appelle le transfert de style.

Contrairement aux procédés d’art génératif largement médiatisés, l’objectif ne consiste pas à produire des œuvres abouties ex nihilo. Il s’agit de plutôt de mettre en place un vrai dialogue entre l’outil et l’artiste avec un minimum d’effort et sans nécessiter de puissance de calcul conséquente.

La part du hasard

Le projet part du constat que certains artistes appliquent des protocoles et des concepts pour laisser entrer le hasard dans le processus de création et reléguer la question de savoir quoi peindre au second plan, voire disparaître complètement. Afin d’approfondir cette réflexion sur les concepts de liberté et de détermination par rapport au choix d’un sujet, l’idée est née de concevoir une intelligence artificielle qui imposerait (ou simplement suggérerait) au peintre les sujets de sa peinture. Plus prosaïquement, il s’agit d’étudier la manière dont les outils numériques peuvent être détournés pour développer le désir de créer.

La notion d’inspiration est large et dépend fortement du processus créatif individuel de chaque artiste. Par conséquent, tout outillage en appui de ce processus est forcément ancré dans la subjectivité de l’artiste en question. Dans la mesure où Lamuse est le produit d’un cheminement conjoint entre une artiste et une équipe de recherche, le résultat final est nécessairement empreint d’une identité. C’est une limite assumée.

Par ailleurs, bien qu’il existe des passerelles évidentes vers les travaux contemporains autour de l’art génératif, Lamuse s’inscrit davantage dans une réflexion autour des nouveaux outils au service de la création et de la place de l’Humain dans des environnements où l’IA prend de plus en plus de place. Elle trouve ses racines dans une quête pour trouver des moyens afin d’éviter la question « Que peindre ? ».

D’où vient l’inspiration ?

Dans ces conditions, l’outil interroge sur ce qui peut être source d’inspiration et sur la manière de le détourner pour provoquer des questionnements menant à la création. Le processus créatif induit par l’IA est basé sur des hypothèses générales et des actions qui jalonnent la création artistique.

Tout d’abord, il est présupposé qu’une œuvre d’art suit par nature une série de règles qui la rendent pertinente pour le peintre. A priori, il n’existe pas de règles universelles ou explicites qui définiraient cette pertinence. Cependant, faisons l’hypothèse que, quand un peintre envisage de commencer un nouveau projet, il peut y avoir une classe d’œuvres inspirantes existantes qui partagent un nombre de propriétés inhérentes : composition, couleur, texture… qui leur confèrent un intérêt subjectif à ce moment précis pour un artiste en particulier. De plus, l’artiste est également influencé par d’autres images, situations, objets, thèmes d’actualité… qui ont une valeur spéciale pour lui.

L’IA tente alors de déterminer les règles esthétiques caractérisant l’œuvre d’art et les combine avec des images d’intérêt déposées par le peintre, afin de créer des images chimériques, inattendues et surprenantes. Elle suscite alors une réaction chez le peintre, étant donné qu’elle combine des règles de composition avec des images choisies par lui. Ainsi, l’artiste inspiré interprète librement l’image produite, à travers sa peinture.

En somme, l’IA devient une entité avec laquelle interagir, à défier ou à détourner de son objectif initial, qui se base sur des données, soit issues de contributions humaines volontaires, librement organisées et sélectionnées en fonction d’exigences spécifiques de l’artiste, soit, au contraire, générées de manière aléatoire par l’IA.

Elles se composent de 3 groupes d’images qui lui permettent de réaliser son image chimérique, répartis comme suit :

  • les œuvres iconiques : une collection de peintures emblématiques servant de base de composition et de syntaxe à l’image finale ;
  • l’univers visuel du peintre : une collection d’images, fournie par l’artiste, qui sera utilisée pour produire des coupures de type collage dans l’image chimérique ;
  • les images de fond : tout support visuel global pouvant servir d’arrière-plan général de l’image de la chimère.

Ensuite, l’IA fonctionne en quatre phases : une phase de décomposition, une phase de recomposition, une insertion des éléments recomposés dans un fond d’inspiration et enfin, un transfert de style : il s’agit dans cette étape de transférer le style pictural d’une image, par exemple créée par un peintre célèbre, vers une autre, pour que cette dernière paraisse similaire – de l’œuvre d’origine sur l’image créée.

La phase de décomposition consiste à trouver des éléments significatifs dans la scène à l’aide d’un réseau de neurones à segmentation sémantique. Ce sont des réseaux de neurones capables d’identifier les objets présents dans une image, et de leur associer les pixels correspondants.

Ce réseau produit parfois des effets « hallucinatoires », mais tous les objets détectés s’intègrent dans les règles de composition générale du tableau. Ces effets incontrôlés (et incontrôlables) peuvent être vus comme si l’IA, à l’instar des humains, interprétait une œuvre avec un effet de lector in fabula, où l’observateur perçoit un sens qui échappe à l’intention initiale de l’auteur.

La taille, la position relative et le type d’objets ainsi identifiés sont réinterprétés par l’IA et combinés avec des objets similaires ainsi qu’une image de fond inspirante fournie par l’artiste. Cela revient à « emprunter » la forme compositionnelle du tableau fourni en identifiant les objets, puis à recomposer une organisation similaire dans un cadre totalement indépendant. Enfin, pour obtenir une représentation finale chromatiquement cohérente et proche de l’œuvre initialement utilisée, un autre réseau de neurones opère un transfert de style de l’original vers l’image construite.

Déclencher un processus inconscient

Afin d’analyser et de débattre autour de Lamuse, plusieurs artistes ont été interrogés ou confrontés au programme. Dans sa peinture, E. Potier, depuis 2020, interprète les images proposées et engage un dialogue avec l’IA comme avec un psychologue. Étant donné que les propositions sont mystérieuses, presque abstraites, déformées, complexes, elles font ressurgir en l’artiste des passions, des instincts, des volontés inconnues, qui se révèlent à sa conscience une fois couchées sur la toile. L’IA déclenche ainsi un processus inconscient. Le « sens » réel ne peut donc devenir clair qu’une fois la peinture terminée.

Tous les peintres n’y adhèrent pas forcément. Rarès-Victor pense qu’un programme comme Lamuse pourrait être une béquille lors d’une panne d’idée, ou une source pour une commande ponctuelle. Cependant, elle risque d’anéantir sa capacité à réfléchir, à penser et à imaginer l’impossible. Noël Varoqui exprime des craintes similaires. En utilisant Lamuse, il pense qu’il se sentirait d’abord dépersonnifié, dépossédé, puis désorienté, jusqu’à trouver enfin ses repères et comprendre comment aborder et apprivoiser l’outil et sélectionner les pièces qui lui correspondent. Pour Olivier Masmonteil, l’outil semble davantage en adéquation. Son désir de peindre résulte d’un thème, d’un motif ou simplement de la pure envie. Lamuse, qui lui proposerait des sujets, lui plaît beaucoup car elle viendrait provoquer son envie de peindre. Elle pourrait donc être cette entité non humaine qui lui « glisse des idées ». L’enjeu est alors de se dépasser en peinture, quel que soit le point de départ.

La pratique plutôt que le sujet

Lamuse se base sur les réflexions d’un peintre et sur des œuvres iconiques, adaptables à un large éventail d’utilisations et de configurations, pour donner la priorité à la pratique de la peinture sur le choix du sujet qui reste prétexte à peindre. L’intégration de réseaux de neurones artificiels dans le processus de création génère divers effets incontrôlés qui suscitent l’inspiration et le questionnement créatif. Chez les artistes qui l’ont testée, Lamuse provoque des sentiments ambigus, entre attraction et répulsion. Elle provoque de nombreuses appréhensions car elle leur fait perdre le (supposé) contrôle. Mais en les faisant sortir de leur zone de confort, elle provoque de nouveaux défis picturaux, ce qui est stimulant pour un artiste.

Lamuse est un nouvel outil pour les peintres, qui permet d’explorer des défis picturaux inédits dans un monde déjà trop rempli d’images. Le parti pris de ce travail est que l’œuvre, inspirée par l’apport pertinent de l’IA, soit produite par l’artiste humain. Bien que la question puisse être sujette à débat, il est considéré ici que l’IA ne crée en aucun cas de l’art, mais qu’elle est simplement une muse pour l’artiste, un outil pour la création d’œuvres physiques.

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