Juin/Juillet 2020 : Entretien avec Thierry Duvaut

Nous avons interrogé Thierry Duvaut, directeur de l'Institut de Thermique, Mécanique, Matériaux (ITHEMM) sur son expérience des projets franco-africains.

Thierry Duvaut et le consortium d'XTECHLAB au Bénin

J’ai été identifié d’une part par mes activités de recherche et celles du laboratoire et d’autre part par ma connaissance du maître d’œuvre de Sémé City qui a fait sa thèse à l’URCA et dont j’étais un des co-encadrants.
Pour revenir sur l’historique de notre coopération avec le Bénin, elle a débuté il y a deux ans. J’ai été contacté par XTECHLAB, une entité qui a été créée au sein d’un autre organisme Sémé City qui est un organisme qui promeut une ville en cours de construction, répondant au concept très en vogue de ville intelligente et durable. Située à Sémé-Podji près de Cotonou et à la frontière nigériane, Sémé City est une véritable cité de l’innovation panafricaine et un incubateur axé sur le développement durable. Elle vise à répondre aux enjeux du développement économique du Bénin, mais plus globalement de l’Afrique.
Quant à XTECHLAB, c’est un consortium international de scientifiques qui est parti d’un constat : sur les 90 plus grands instruments de rayonnement X au monde, il n’y en a aucun en Afrique. Réaliser des analyses et des caractérisations à petites échelles à l’aide de ces gros instruments permettrait d’enrichir scientifiquement le continent africain. La plus-value que nous pouvions amener en tant que chercheurs était la formation des chercheurs africains à l’utilisation de ces grands instruments. Plusieurs personnes venant d’horizons différents constituent ce XTECHLAB mais ce sont principalement des scientifiques qui font de la caractérisation à rayonnement X ou des personnes comme moi qui ont développé des activités de recherche dans le domaine de l’ingénierie avec toujours un objectif lié au développement durable. Nous avons donc été contactés pour former dans un premier temps des ingénieurs, des enseignants-chercheurs et des étudiants de doctorat et de Master 2 à l’utilisation de ces instruments, et à l’ingénierie thermique, formation d’une semaine au Bénin pour des étudiants et des chercheurs issus d’une dizaine de pays africains. Dans un deuxième temps nous aidons à la recherche de fonds nécessaires pour acheter de nouveaux grands instruments à destination de l’Afrique et en particulier du Bénin. Le but ultime serait d’avoir le premier synchrotron africain.

À l’heure actuelle dès que les chercheurs africains veulent faire de la caractérisation, de la cristallographie ou de l’analyse de matériaux, ils sont obligés d’utiliser des instruments localisés dans d’autres pays comme les Etats-Unis, la Chine ou des pays européens. Souvent cela met un laps de temps qui est rédhibitoire, soit un délai de deux à trois mois pour une simple analyse. De plus, il faut y ajouter le coût engendré par ces analyses payantes. Si les territoires africains disposaient de tels instruments, ils pourraient être autonomes et former leurs chercheurs et leurs doctorants à ces outils. Ces instruments leur permettraient donc d’être complétement autonomes, de former la population de chercheurs et de doctorants sur ces métiers. Cela ouvrirait des perspectives importantes dans le domaine de la santé car la plupart des nouvelles molécules, des bactéries, etc. peuvent être analysées à l’aune de ce type d’instrument, ou dans le domaine de la construction durable et l’utilisation des ressources locales ou la valorisation des déchets dans ce type de construction.

Pour la Task Force, Thierry D’Almeida qui est le responsable adjoint du projet de Sémé City nous a contactés pour savoir si nous pouvions les aider à contrecarrer la pandémie. Il faut savoir qu’au Bénin il n’y a que dix lits de réanimation pour l’ensemble du pays. Heureusement, le COVID-19 a été beaucoup moins virulent qu’en France. Notre contribution a été de travailler sur la fabrication de visières de protection par impression 3D. La fabrication additive est un des axes de recherche de mon laboratoire (l’ITheMM), en particulier celui de l’équipe basée à Charleville-Mézières. En effet, cette équipe en collaboration avec les entreprises des Ardennes avait déjà participé, pour la gestion de la crise du COVID-19 en France, à la construction de visières pour le personnel soignant, les policiers et les gendarmes. Ainsi, dans le cadre de la Task Force, nos collègues ont fourni toutes les indications scientifiques de fabrication ainsi que des modèles à nos homologues africains afin qu’ils puissent produire leurs propres visières de protection, et plus d’un million de visières ont été produites.
La deuxième chose est que le confinement strict a été difficile à mettre en place au Bénin. Ils ont alors fait appel à nous afin de réfléchir à la mise en place de caméras de thermographie infrarouge sur des drones pour contrôler à grande échelle la température de la population. C’est l’équipe Thermique de notre laboratoire qui s’en est chargée et leur a principalement donné des informations sur le type de drone à utiliser, le type de caméra de thermographie infrarouge à installer, et les caractérisations et analyses produites, etc.
Le travail avec Sémé City sur cette Task Force a abouti au dépôt d’un projet « AUF spécial pandémie COVID-19» sur la fabrication et l’utilisation d’équipement de protection contre le COVID-19 principalement par fabrication additive. D’autres projets sont en cours de préparation.

Conseillerez-vous à d’autres chercheurs de faire du mécénat de compétences dans des pays africains ou dans des pays du sud en général ? Quels en sont les apports concrets ?

C’est effectivement très enrichissant et épanouissant. La vision qu’il y a à travers ce projet de Sémé city est une vision qui est d’actualité, très portée sur le développement durable couplée à des enjeux économiques importants. En effet, le cœur du problème est le développement du pays via la formation des étudiants et des personnes aux niveaux scientifique et de l’innovation. Mais je dirais aussi qu’un des apports de ce type de collaboration est de découvrir une autre approche de la recherche. En effet, j’ai visité d’autres laboratoires au Bénin et au Togo qui sont complètement démunis de moyen. Sans avoir de gros instruments, de grosses infrastructures, ni même d’importants financements, ils arrivent à produire de la recherche de qualité. En fait, ils arrivent à avoir une vision de la recherche toujours optimiste, tournée vers des axes de recherche moteurs comme le développement durable. Cela se fait dans un but scientifique mais aussi de progrès social et économique pour l’amélioration de la qualité de vie de la population, et c’est cet aspect qui est très enrichissant.

Pour tous les appels à projets avec l’Afrique subsaharienne auxquels vous allez ou avez pu postuler (PEA, AUF, ADESFA, Task force, etc…) diriez-vous que ce sont des montages accessibles ?

La première chose est de pouvoir être informé de ces appels. Pour les projets ADESFA, j’ai reçu l’information par la Cellule projets internationaux de l’URCA. Ensuite, les différences de culture administrative et de perception du temps peuvent quelque peu différer de notre manière de fonctionner dans beaucoup de pays africains. Cela doit être pris en compte dans le planning de montage afin que le travail ne soit pas trop chronophage. Hormis ces différences, le montage de ce type de projets ne me semble pas plus difficile que le montage d’un projet français ou européen.