Nos chercheurs en action... Entretien avec Geoffray Brunaux, Enseignant-Chercheur au CEJESCO (01/02/2026)
1°/ Pourriez-vous nous présenter votre activité passée à la Commission des clauses abusives ?
J’ai commencé à travailler au sein de la Commission des clauses abusives lorsqu’il m’a été proposé, en 2016, de participer à la rédaction de l’une de ses recommandations en qualité de co-rapporteur avec Madame Claire-Marie PÉGLION-ZIKA, maître de conférences HDR à l’Université Paris 2 Panthéon-Assas. La mission des rapporteurs est d’analyser des contrats qui ont été collectés pour y déceler les clauses qui présenteraient un déséquilibre significatif entre les droits et obligations des parties au détriment des consommateurs, autrement dit des clauses abusives.
Un pré-rapport est alors rédigé et présenté aux membres de la Commission en vue de la rédaction de la recommandation. La recommandation, publiée le 19 février 2018, portait sur les contrats relatifs aux services de médias audiovisuels à la demande (SMAD), c’est-à-dire des plateformes de streaming de type Netflix, Prime Vidéo ou Disney +. 57 clauses y avaient été stigmatisées.
Suite à cette recommandation, j’ai intégré la Commission en la qualité de personnalité qualifiée, le premier mandat en tant que suppléant, puis en tant que titulaire pour le second mandat.
Lors de ce second mandat, j’ai de nouveau été désigné comme co-rapporteur d'une recommandation, avec M. Mathias LATINA, Professeur à la Faculté de Droit et Science politique de l’Université Côte d’Azur. Cette recommandation, relative aux places de marché en ligne de vente de biens, a été publiée le 7 décembre 2023. 69 clauses y ont été considérées comme abusives.
2°/ Quels enseignements principaux en avez-vous tirés pour vos activités de recherche ?
L’enseignement principal que j’ai tiré de cette expérience porte sur le fonctionnement de la Commission des clauses abusives et sur la relation qui en découle entre professionnels et représentants des consommateurs. Celle-ci est composée de représentants des associations de consommateurs, de représentants des professionnels, de personnalités qualifiées, et de magistrats de l’ordre judiciaire qui en assurent la présidence.
Après adoption par la Commission du pré-rapport rédigé par les rapporteurs, ce qui prend plusieurs mois, les professionnels dont les contrats ont été collectés et analysés se voient communiquer ledit pré-rapport afin de présenter leurs observations par écrit. Ils sont également invités par la Commission à une audition pour échanger sur les clauses qui y sont visées.
J’ai d’abord été particulièrement surpris de la bonne entente régnant au sein de la Commission. Alors que l’on aurait pu s’attendre à une opposition entre représentants des professionnels et représentants des associations de consommateurs, les clauses identifiées dans les pré-rapports et recommandations comme clauses abusives sont souvent retenues comme telles avec un très large consensus. En cas de désaccord au sein de la Commission, un vote est mis en place. Or, ce n’est que très rarement qu’il a fallu recourir à ce type de procédure.
De la même façon, lors de la réception des observations des professionnels et de leur audition, on aurait également pu s’attendre à une ferme opposition. Certes, tel est parfois le cas. Cependant, on constate souvent que la rédaction des clauses visées ne l’est pas à mauvais dessein. Soit les professionnels cherchent à éviter des comportements frauduleux de la part de consommateurs. Se pose alors la difficulté du type de clause à utiliser et donc du mécanisme juridique à mobiliser. Soit la Commission vise des clauses en raison des effets qu’elles peuvent produire, effets auxquels certains professionnels n’avaient même pas songé. Il s’agit alors d’une maladresse rédactionnelle que ces derniers corrigent souvent très rapidement, dès réception du pré-rapport et avant même leur audition par la Commission.
Tous ces échanges m’ont amené à adopter une nouvelle vision du droit de la consommation. Certes, c’est un droit protecteur du consommateur, pensé à l’origine et conçu comme tel. Cependant, dans sa conception plus moderne, on constate qu’il ne s’agit plus de mettre en place une protection exacerbée mais plutôt de trouver un juste milieu entre les intérêts de chacun : protéger les consommateurs sans empêcher les professionnels de mener à bien leur activité.
3°/ Et pour demain, avez-vous de nouvelles perspectives de recherches avec cette commission ?
Mon second mandat à la Commission des clauses abusives s’est achevé au mois d’octobre 2024. Dans la mesure où les textes interdisent de siéger plus de deux mandats successifs, je ne travaille plus, à ce jour, avec la Commission. Cependant, si l’occasion m’est de nouveau donnée d’être désigné comme rapporteur, qui peut être une personne extérieure à la Commission, ou d’y réaliser un nouveau mandat, je l’accepterai volontiers car les échanges y sont très riches.
Je tire actuellement toujours profit de cette expérience de deux façons. La première est ma contribution régulière à la rubrique « Formules » de la revue Contrats, concurrence consommation. Il s’agit à chaque fois d’y analyser un type de clause spécifique pour montrer les maladresses rédactionnelles constatées en pratique et en proposer une rédaction plus conforme au droit positif. Autant dire que mon expérience à la Commission des clauses abusives m’est très utile dans cet exercice.
La seconde porte sur mes travaux actuels sur le secteur du jeu vidéo. Ce domaine d’activité n’échappe pas au droit de la consommation. Les contentieux de cette nature tendent à se multiplier, notamment en raison des actions menées par les associations de consommateurs. À côté des questionnements théoriques voire conceptuels que l’industrie pose, j’attache une attention particulière à appréhender la dimension pratique des choix réalisés par les professionnels, ce à quoi m’a initié mon expérience au sein de la Commission des clauses abusives.
Geoffray Brunaux, Professeur à l'Université de Reims Champagne-Ardenne






