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2015-2016: La Langue du lecteur

TEXTE DE CADRAGE

La langue du lecteur est un des points aveugles de la théorie de la lecture. Selon le sens commun, il est entendu que « l’auteur écrit » et que « le lecteur lit ». Mais dans quelle langue le lecteur pense-t-il ce qu’il est en train de lire ? La question qui prend toute son acuité pour une lecture dans une langue dite étrangère vaut aussi pour tous les cas où l’écrivain et son lecteur sont supposés partager le même idiome.

En effet les théories de l’écriture ont nommé idiolecte, l’inflexion apportée par un écrivain doté de quelque originalité à la langue commune conçue comme simple outil de communication. Cet idiolecte est susceptible d’intégrer les écarts les plus audacieux. Mallarmé en a figuré un des possibles, inventant une syntaxe rebelle à la langue « journalistique ». Artaud a voulu « ex-crire le corps », le faisant entendre dans une langue brisant les formes socialisées du langage. Les écritures inventives transgressent les catégories génériques, lexicales, syntaxiques nécessaires à l’échange socialisé. Le brésilien Polibio Alves, replongeant aux racines indiennes de la culture, marquées par la symbiose entre nature et culture, inflige à la langue du colonisateur portugais de drôles de métamorphoses. Ce faisant, l’écrivain, comme tout artiste en général, contribue à sa façon à redessiner les contours de l’humain.

Du côté du lecteur, en quelle langue s’effectue l’acte d’appropriation éventuellement suivi de restitution ? Les grandes écritures infléchissent sans doute la langue du lecteur, le transformant en quelqu’un « qui a lu Céline, Proust ou Joyce ». Mais la lecture active et vraiment littéraire reconfigure le sens en produisant son propre texte, qu’on l’appelle « contre-texte » ou « texte de lecture »[1]. Cette création interprétative peut-elle outrepasser les formes du langage de communication ? Dans quelle mesure et jusqu’où la langue du lecteur critique mime-t-elle celle de l’écrivain ? N’y a-t-il, de l’écrivain au lecteur, qu’une seule et même langue à l’œuvre dans la relation littéraire ou convient-il d’envisager des seuils séparant deux modalités de la même langue, voire trois, si l’on distingue la langue du critique, à son tour inventive, de la langue de communication courante ?

Que penser encore des versions d’œuvres du répertoire récrites en direction des jeunes publics en raison de la représentation que l’on se fait de la compétence du lecteur ? L’enjeu de cette réflexion est aussi pédagogique et didactique.

Séminaire dirigé par : Christine Chollier, Marie-Madeleine Gladieu (CIRLEP EA 4299), Jean-Michel Pottier et Alain Trouvé (CRIMEL EA 3311).

[1] L’Arrière-texte, p. 13.

PROGRAMME

Les séminaires ont lieu de 17h00 à 19h00

Jeudi 8/10 – Marie-Madeleine Gladieu : « Erreurs de traduction, modèles d’écriture. Vargas Llosa, lecteur et traducteur de Rimbaud »

Jeudi 12/11 – Alain Trouvé : « Lire, écrire, penser : Aragon/ Quignard » (Blanche ou l’oubli ; Mourir de penser)

Jeudi 26/11 – Christine Chollier : « De la langue du lecteur à la langue du traducteur »

Jeudi 10/12 – Nathalie Roelens (Université du Luxembourg) : « L’amour bilingue : lire Chamoiseau, Khatibi, Portante ».

2013: le fantasme et l'histoire

Texte de cadrage

La réflexion sur « Le corps à l’œuvre » a dû composer avec une difficulté annoncée : on peut concevoir que le corps, entité physique hors langage, interfère dans le processus créateur mais on ne peut en rendre compte que par du langage. Pour autant, il est apparu que ce corps agissant peut-être reconnu et appréhendé moins par le lexique spécialisé, façonné par les différentes disciplines culturelles qui s’occupent de le penser, que par un certain nombre de traces de sa présence : façon d’occuper l’espace, intonation de la voix dans la profération orale, formations mixtes dont jouent les différentes écritures littéraires et dont le nom le plus courant est fantasme. La littérature peut s’attacher à cette volonté d’ex-crire le corps, selon le mot de Jean-Luc Nancy repris par un de nos intervenants. Le théâtre, par la matérialisation de l’espace et des corps des acteurs, rend tangible cet en-deçà du langage qui entre dans le processus de création. A tel point que les romanciers et poètes, comme l’ont montré certaines communications, ont souvent éprouvé le besoin d’en importer l’expression métaphorique dans des genres a priori non conçus pour la scène. C’est dire que le fantasme, cette autre scène rendue accessible par la littérature, en constitue sans doute une face déterminante. Lorsque quelque chose se joue du corps vers la psyché, la parole impossible se traduit en visions, actes, manipulations d’objets. Le propre du romancier, du poète autant que du dramaturge, est de donner à saisir cette projection d’un corps indicible dans l’évocation de scénarios fantasmatiques. Dans ce processus de réflexion indirecte, nous avons constaté le fort retentissement des cultures et contextes historiques. Tout corps agissant, qu’il soit corps d’auteur, de personnage, ou de lecteur est un corps inséré dans un réseau de circonstances accordant des lieux traversés et des moments vécus. Les tragédies historiques, les dictatures impriment leurs marques sur les corps, l’impossible résonance psychique se résout en traces somatiques.

Dès lors, ce que nous voudrions appréhender est l’articulation du fantasme et de l’histoire dans sa dimension individuelle et collective. Si on a pu définir le fantasme comme « scénario imaginaire où le sujet est présent et qui figure, de façon plus ou moins déformée par les processus défensifs, l’accomplissement d’un désir, et en dernier ressort, d’un désir inconscient » (Laplanche et Pontalis), les recherches de la psychanalyse vivante montrent qu’on ne peut réduire ce désir inconscient à un noyau infantile individuel. L’inconscient n’est peut-être que « l’envers du temps », pour reprendre le mot du poète Aragon qui en faisait la formule de la poésie. Les travaux d’Abraham et de Torok sur le fantôme et la crypte ont souligné que cet inconscient qui nous traverse et nous anime peut aussi venir de générations antérieures. Le mythe dans sa dimension collective sans cesse retravaillée par les imaginaires individuels, joue ici un rôle important. L’histoire, de son côté, qu’on la comprenne comme discipline à part entière ou dans son interférence avec l’activité littéraire, ne laisse pas d’être une notion problématique sans cesse repensée par ceux qui la pratiquent. Exposée aux avatars de la subjectivation et de la falsification, elle demeure, dans sa visée, une science humaine plus directement soumise, peut-être, à un impératif d’objectivité.

L’écriture et la lecture sont le moment où ce matériau disparate – fantasme et histoire – se condense et s’articule en une forme : « j’ai seul la clef de cette parade sauvage » écrivait Arthur Rimbaud dans une belle intuition réflexive. Jusqu’à quel point, néanmoins, la clef du lecteur peut-elle s’adapter à la serrure du texte, pour en faire tourner la porte sur ses gonds ? Par clef on n’entendra pas cette plate traduction des romans à clefs, mais quelque chose comme la formule permettant de faire jouer ensemble les composants hétérogènes entrant dans l’élaboration du texte afin de leur donner ou redonner vie.

PROGRAMME

24 septembre 2013

Antonia Fonyi (CNRS, Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3) : Fantasme et narration littéraire

08 octobre 2013

Marie-Madeleine Gladieu (Université de Reims Champagne-Ardenne) : Armas Marcelo : Penser l’histoire avec la psychanalyse

22 octobre 2013

Entretien avec Paul Gayot (professeur d’histoire, pataphysicien, écrivain) autour de : Queneau, le fantasme et l’Histoire

05 novembre 2013

Nathalie Roelens (Université du Luxembourg) : Le fantasme de destruction chez Sade et Pasolini

19 novembre 2013

Jean-Michel Pottier (Université de Reims Champagne-Ardenne) : À propos de Jean Rosny Aîné : La Guerre du feu

17 décembre 2013

Alain Trouvé (Université de Reims Champagne-Ardenne) : Croisements rêvés de l’Histoire et des Lettres : lecture du Sermon sur la chute de Rome (Jérôme Ferrari)

2011-2012, Intertexte et arrière-texte : les coulisses de la littérature

Texte de cadrage

Ce programme propose de croiser une notion entrée dans le vocabulaire courant de la critique littéraire : l’intertextualité, objet de notre première session (2005-2006) et une notion nouvelle apparue au cours de la dernière année écoulée : l’arrière-texte.

Définition provisoire : l’arrière-texte désigne tout ce qui se trouve en amont de la création littéraire, appréhendée selon ses deux versants auctorial et lectoral. On peut le concevoir comme le réseau d’associations présidant à l’effet littérature : associations verbales, sensorielles, cognitives, qui englobent et dépassent le phénomène d’intertextualité.

Histoire littéraire : l’arrière-texte est un mot inventé par Elsa Triolet qui traduit ainsi l’expression russe podtekst (littéralement sous-texte), forgée par le poète et formaliste russe Khlebnikov (1885-1922). Sera évoqué à ce sujet le commentaire de Léon Robel, poète et spécialiste de littérature slave, lui-même traducteur de poètes russes en français.

L’arrière-texte renvoie aux notions de latence (ce qui relève d’un arrière-plan plus ou moins occulté par la mémoire), de présupposés culturels (ce qui informe notre discours souvent à notre insu), d’étayage d’un texte sur un vécu (auctorial ou lectoral), la personne étant alors appréhendée comme texte composite.
Mais le mot double tout comme son étymon russe comporte aussi un élément spatial (arrière/sous) permettant de penser les composantes sensorielles, extratextuelles, du vécu, expériences mobilisées quand la littérature nous donne à voir et à entendre, ouvrant notre univers personnel sur d’autres univers intérieurs. L’arrière-texte replace la production langagière dans un continuum sensoriel qui se trouve au cœur de l’expérience esthétique.

Comment s’agrègent et s’articulent ces composantes, textuelles (manifestes ou latentes) et sensibles dans le texte à lire? Comment le sens se décline-t-il à ce propos et à l’occasion de la lecture dans sa triple acception de perception sensible, d’orientation à l’intérieur d’un ensemble, et de contenu intellectuel à comprendre? Doit-on distinguer un arrière-texte auctorial et un arrière-texte lectoral? Dans cette hypothèse, comment se négocient leurs places respectives?

L’arrière-texte n’est-il que le foyer inatteignable de la création littéraire, une illusion? Mettre en mots quelques aspects de l’arrière-texte, n’est-ce pas au contraire faire un pas de plus dans la compréhension du processus de création troué par des phénomènes d’oubli et d’inconscience, en mettant au jour des associations, des configurations favorites? C’est en tout cas rendre manifeste la part de subjectivité et les limites de toute lecture, acceptables pourvu qu’elles se disent comme telles et qu’elles accordent à l’autre du texte le respect et l’attention sans lesquels il n’y a sans doute pas d’expérience littéraire.

Le séminaire s’ouvrira sur un tour d’horizon théorique rappelant les fondamentaux de l’intertextualité et interrogeant la notion d’arrière-texte en la confrontant avec d’autres mots composés comme l’infratexte ou l’avant-texte. La réflexion sera ensuite soumise au test des études de cas qui pourront s’appuyer sur les différents champs de l’expérience littéraire, voire esthétique.

Programme

"Les référents du littéraire" - Monde extérieur / Espace intérieur

«Dialogues du littéraire et du géographe » / La relation littéraire comme (auto)analyse»

Semestre 1

- Mardi 27/09 : Alain Trouvé : « De La Forme d’une ville (Gracq) à la littérature comme mise en forme »
- Mardi 04/10 : Marie-Madeleine Gladieu : « Augusto Roa Bastos, El baldiÓ , Le terrain vague : le problème du lieu »

- Mardi 11/10 : Heitor de Macedo (Psychanalyste, Paris) : « Clinique de Dostoïevski » (texte de référence : Notes du sous-sol, P.O.L., 1993)

- Mardi 18/10 : Pierre Frath (Linguiste, CIRLEP, fondateur du séminaire « Res Per nomen ») : « Référence et « ensorcellement » par le langage »

- Mardi 15/11 : Jean-Michel Pottier : « L’état des lieux dans Les soirées de Médan »

- Mardi 29/11 : Séance spéciale étudiant

- Mardi 06/12 : Michel Arrivé : « Toponymie et littérature : Jarry, Proust, Céline et quelques autres ».

Semestre 2

- Mardi 24/01 : Anne-Elisabeth Halpern (CRIMEL) : « Autour de l'inscription géographique des poèmes de Sylvia Plath »

- Jeudi 2 février : Bertrand Westphal (Université de Limoges), communication à partir de son ouvrage La Géocritique (Minuit, 2007)

- Mardi 21/02 : Patrick Chemla (psychiatre et psychanalyste, Directeur du Centre Artaud de Reims) : « Le lieu de la fabrique »

- Mardi 06/03 : Pierre Bayard : « Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ? »

- Mardi 20/03 : Luc Vigier (Université de Poitiers, ITEM) : « Neige d'images: enjeux d'un déchiffrage des murs de l'appartement d'Aragon rue de Varenne (1970-1982) »

- Mardi 27/03 : Catherine Brégeaut (CIRLEP) : "L'expansion coloniale dans les manuels scolaire du XIXème siècle. Les lieux de l'Histoire et les topoï de l'altérité".

- Mardi 3/04 : Françoise Heitz (CIRLEP) : « Résidente privilégiée : une lecture des Mémoires de Maria Casares »

- Mercredi 11/04 : Daniel Oster (professeur de géographie en khâgne, Lycée Henri IV, Paris) : « A propos des Eaux étroites de Julien Gracq et de L’intimité de la rivière de Philippe Le Guillou »

- Mercredi 18/04 - séance spéciale doctorants et jeunes enseignants :
Audrey Louyer (doctorante): "Les lieux de l'incertitude chez Felisberto Hernández: quelques pistes pour l'étude de l'interaction espace / fantastique"
Coralie Pressacco (enseignante) : « la culture maya dans l'oeuvre d'Asturias »

- Mardi 15 mai : Régine Borderie (CRIMEL) : « A propos d'oreilles bouchées : enquête sur un arrière-texte »

2010-2011

28 septembre : Marie-Madeleine Gladieu : Salle R 240 (Bât. de Recherche) à 17h
« Le Tunnel d’Ernesto Sabato »

12 Octobre : Françoise Aubès (Université Paris X) :
« Le journal intime comme arrière-texte : l’exemple de Julio Ramón Ribeyro »

19 octobre – Séance étudiants

02 novembre : Jean-Michel Pottier :
« Autour de Jean-Christophe de Romain Rolland : l’arrière-texte des versions scolaires »

19 novembre : Hugo Bauzà (président de l’Académie des Sciences d’Argentine) :
"El orfismo como 'arière-texte' de la obra de Virgilio"

30 novembre – Séance étudiants

07 décembre : Alain Trouvé :
« Dans le lit de La Seine, d’après Francis Ponge »

14 décembre : Anne-Elisabeth Halpern :
« Zaoum : de l’expérimentation à l’expérience »

2009-2010

6 octobre 2009 : Introduction :
De l’intertexte à l’arrière-texte

13 octobre 2009 : Jean-Nicolas Illouz (Université Paris VIII) :
« Rimbaud : mémoire de l’idylle »

3 novembre 2009 : Thierry Davo (Université de Reims) :
« Intertexte et arrière-texte: l'écriture apparemment lacunaire chez Rafael Menjívar Ochoa »

17 novembre 2009 : Marie-Madeleine Gladieu :
« Vargas Llosa / Garcia Marquez »

24 novembre 2009 : Thagam Ravindranathan (Brown University) :
« L'oublié du récit : Prénom et préhistoire dans En famille de Marie Ndiaye »

1er décembre 2009 : Alain Trouvé :
« À propos de Rue des boutiques obscures de Patrick Modiano »

8 décembre 2009 : Chloe Gauzi (Doctorante, Université de Reims) :
« Arrière-texte et intertexte dans les œuvres de Paul Auster et Don Delillo: la postmodernité à l'opposé des avant-gardes. »

Journées d'études 2005-2008

2005 : l’ivresse

2006 : littérature et engagement

2007 : le sale

2008 : les fondations