Copie de Interview d'Essaid Ait Barka, coordinateur du projet Trans-Lipo

 

Débuté le 1er juillet 2024, le projet transfrontalier France-Wallonie-Vlaanderen Trans-Lipo arrive à sa deuxième année d’existence.

Pour rappel, celui-ci vise le développement de biostimulants et de biofongicides innovants à base de molécules issues de microorganismes bénéfiques (lipopeptides et glycolipides) d'origine biologique aux multiples atouts pour protéger les plantes.

Exactement à mi-parcours (le projet se terminant le 30 juin 2028), cette échéance permet de mesurer les premiers résultats et imaginer les retombées à venir. Quelles réalisations ? Quelle organisation de travail ? Quelle implication pour chacune des unités mobilisées ? À l’Université de Reims Champagne-Ardenne de commencer, en tant que coordinatrice, avec Essaid Ait Barka qui nous éclaire de son point de vue et l’implication de son équipe Résistance Induite et Bioprotection des Plantes (RIBP) - UMR INRAE 1488. 

 

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1/ Où en est le projet à l’exacte moitié de son existence ?

 

Essaid Ait Barka (E.A.B) : Trans-Lipo s'inscrit dans la continuité de SmartBioControl et du portefeuille Biocontrol 4.0 : on capitalise sur des biomolécules, lipopeptides et glycolipides, déjà identifiées comme prometteuses par la plateforme de criblage Bioscreen et testées en conditions réelles par BioProtect, pour aller plus loin vers des solutions utilisables au champ contre des bioagresseurs clés de la région transfrontalière, comme le mildiou de la pomme de terre et du poireau ou la septoriose du blé.

Le projet a justement franchi des étapes décisives ces six derniers mois. Sur le plan de l'efficacité, la fengycine s'est confirmée comme notre molécule phare : elle réduit de plus de 30 % les lésions foliaires causées par la septoriose du blé et ralentit le développement de la tavelure du pommier ; combinée à la surfactine dans certaines proportions, elle supprime même totalement la croissance du champignon pathogène, à des doses bien plus faibles qu'en solo. Côté production, l'Université de Lille a optimisé le milieu de culture bactérien, augmentant la production de fengycine de 75 % par rapport à la référence, une étape clé avant la montée en échelle. L'Université de Liège a, de son côté, mis en lumière un mécanisme inédit par lequel la surfactine permet aux bactéries bénéfiques de s'installer durablement dans les racines des plantes sans déclencher de rejet immunitaire. Et côté sécurité d'emploi, l'UCLouvain a confirmé que nos molécules n'affectent pas les champignons bénéfiques du sol ni les symbioses mycorhiziennes déjà en place, une condition essentielle pour une future homologation.

Cette dynamique s'élargit aussi au-delà du consortium, avec des réunions communes avec Trans-Control et Trans-PathoFlax pour préparer les premiers essais aux champs en 2026. Les prochains mois seront consacrés à l'étude de l'effet des facteurs environnementaux, température, humidité, sur la performance de ces molécules, avec un même horizon pour le projet : voir au moins deux de ces solutions de biocontrôle adoptées par des organisations partenaires, partager nos résultats à travers publications et communications scientifiques, et faire perdurer cette coopération transfrontalière bien au-delà de la durée du projet.

 

2/ Comment s'organise la collaboration entre les six partenaires ?  

 

E.A.B. : Chaque partenaire apporte une pièce complémentaire du puzzle, et cette complémentarité se traduit très concrètement sur le terrain. L'URCA caractérise les effets des molécules biosourcées et coordonne l'ensemble du consortium ; l'Université de Liège (GxABT) et l'Université de Lille travaillent sur l'optimisation de la production, Bacillus pour l'une, génie métabolique et purification pour l'autre, qui teste aussi la toxicité et la mutagénicité des molécules et fournit aux autres équipes les lots de biomolécules purifiées dont elles ont besoin pour leurs essais. UGent apporte sa collection unique de Pseudomonas productrices de lipopeptides, et travaille avec l'Université de Lille sur la suppression du mildiou de la laitue. Junia et l'UCLouvain, avec l'URCA et UGent, se concentrent sur le pathosystème blé/septoriose, Junia apportant en plus son expertise sur la résilience des cultures aux stress ; l'UCLouvain, de son côté, coordonne l'évaluation de l'innocuité des molécules sur les organismes non-cibles bénéfiques du sol.

Cette dynamique s'appuie sur une habitude de travail commune, construite au fil des projets SmartBioControl et Bioscreen, et elle se concrétise par des réunions régulières et un partage systématique des résultats.

 



3/ Qu'est-ce qui vous tient à cœur dans ce projet ? 
 

E.A.B. : Ce qui me tient le plus à cœur dans Trans-Lipo, c'est de voir une dynamique de recherche transfrontalière continuer à grandir, projet après projet, depuis SmartBioControl. Au-delà des résultats scientifiques, c'est la conviction partagée par six équipes françaises et belges qu'on peut offrir aux agriculteurs de la zone France-Wallonie-Flandre une alternative crédible et écoresponsable aux fongicides conventionnels, sans attendre qu'elle vienne d'ailleurs. Coordonner ce projet, c'est aussi voir se construire, d'une rive de la frontière à l'autre, une vraie confiance entre chercheurs, celle qui permet de partager des souches, des protocoles, des résultats parfois inattendus, en toute transparence. Savoir que ces années de travail commun pourront, demain, réduire concrètement l'usage de produits phytosanitaires dans nos champs, c'est ce qui donne tout son sens à mon rôle de coordinateur.

 

4/ Pouvez-vous mettre en lumière le cœur de recherche de votre laboratoire, RIBP et sa contribution spécifique au projet ?  

 

E.A.B. : L’Unité de Recherche Résistance Induite et Bioprotection des Plantes, RIBP UMR INRAE 1488 travaille depuis de nombreuses années sur des stratégies alternatives aux fongicides de synthèse, en étudiant des molécules produites par des microorganismes bénéfiques, notamment des bactéries, pour leurs propriétés antimicrobiennes. L'unité dispose pour cela de plateformes de microbiologie, biologie moléculaire, biochimie et physiologie végétale, ainsi que d'infrastructures pour la croissance contrôlée de plantes et de pathogènes, qui lui permettent d'étudier en détail les mécanismes d'interaction entre plantes, molécules et microorganismes.

Dans Trans-Lipo, RIBP assure la coordination générale du projet et la communication des résultats, mais contribue aussi scientifiquement sur plusieurs fronts : caractérisation des molécules biosourcées et évaluation de leur potentiel biostimulant ou biopesticide, tests d'efficacité des lipopeptides et glycolipides contre la septoriose du blé, étude de l'impact de ces molécules sur le microbiome du sol, et analyse de l'influence de facteurs environnementaux comme la température ou l'humidité sur leur performance.

 

5/ Une réalisation que vous souhaiteriez particulièrement souligner ?

 

E.A.B. : Concrètement, ces six derniers mois, nous avons par exemple démontré qu'une combinaison de fengycine et de surfactine, à certains ratios, supprime totalement la croissance du pathogène responsable de la septoriose, un résultat qui oriente directement la suite de nos travaux.

Equipe RIBP URCA Trans-Lipo