Axe 1 - Poétique historique des genres et transmission des modèles et des savoirs


Responsables : Régine BORDERIE et Dominique QUERO

Les travaux associés à l’axe I relèvent en premier lieu de la poétique, soit de l’étude des formes ou configurations génériques, discursives, de leur réécriture et de leur histoire (études du mythe, de la fable, de la comédie, du « récit villageois » etc. dans le temps). Ils relèvent également des théories de la réception comme le montre, par exemple, le colloque sur Virgile : « Les Métamorphoses de Virgile. Réception de la figure de l’auctor (Antiquité, Moyen Âge, Temps modernes) ».

L’exigence et la vigilance en matière de niveau reposent d’abord sur le choix des conférenciers ou contributeurs dans le cadre de travaux collectifs. Elles reposent aussi sur les échanges entre pairs : lors des conférences ou séminaires, les questions ou désaccords éventuels s’expriment à l’oral, et entraînent une discussion avec le conférencier ou la conférencière, et le public. Pour la publication de communications ou d’articles, les directeurs de publication des ouvrages collectifs font un travail éditorial de fond, qui peut passer par des demandes de réécriture de certains travaux (cela s’est produit pour deux articles du volume « Le Temps des passions »). S’il y a codirection, les responsables confrontent et combinent leurs relectures. Les travaux individuels, quant à eux, sont soumis à l’évaluation des instances qui les accueillent.

L’originalité de la production pour cet axe tient en particulier au décloisonnement :

― décloisonnement des champs d’étude, par exemple de la petite et de la grande mythologie, de la mythologie païenne et de la mythologie chrétienne, de la mythologie d’occident et d’ailleurs dans le cadre du séminaire « Grandes et petites mythologies », ce décloisonnement impliquant aussi une recherche des points d’articulation ou de passage entre les divers corpus ;

― décloisonnement des périodes historiques par la combinaison d’études sur l’antiquité et la modernité, par exemple dans le colloque déjà mentionné sur Virgile : « Les Métamorphoses de Virgile. Réception de la figure de l’auctor (Antiquité, Moyen Âge, Temps modernes) » ;

― décloisonnement des approches théoriques par exemple dans le cas du colloque « Le Temps des passions » : il s’agissait notamment de conjuguer les apports de la poétique (axe 1 du CRIMEL) et des théories de la lecture (axe 2 « Lecture littéraire et modèles critiques ») ;

― décloisonnement des disciplines, par exemple à l’occasion de l’Université d’été : « La Fin de l’art : littérature, philosophie, histoire de l’art ».

L’originalité tient également au déplacement théorique dans la tentative d’élaborer une poétique des passions au sein du récit qui prendrait le relais de la poétique narrative traditionnellement centrée sur l’action (voir le colloque « Le temps des passions », et l’ouvrage Fiction et diction de la peur dans les récits du XIXe siècle). Et il ne s’agit pas, en s’intéressant aux passions, de centrer la réflexion sur la catégorie déjà très étudiée du personnage, mais de porter l’attention sur le « pâtir », pendant de « l’agir ».

L’originalité tient encore au renouvellement des moyens d’étude par l’exploitation des outils informatiques dans le cas notamment de l’édition numérique des livres de la Mythologia de Natale Conti.

Une réflexion sur la notion de mythe se détache dans les travaux de l’équipe, assumée en particulier par une médiéviste et une spécialiste du XVIIe siècle.

L’édition sur la plateforme EMAN des dix livres de la Mythologia de Natale Conti, qui constituèrent un ouvrage de référence en Europe pendant deux siècles et plus, est, en terme de corpus et d’édition de texte, un apport important mis à la disposition de tous (http://eman-archives.org/Mythologia). Cette édition engage une réflexion interdisciplinaire (littérature, histoire des arts, anthropologie et histoire des savoirs) sur l'élaboration des savoirs sur l'Antiquité à l'époque humaniste. Elle est l'occasion de collaborations de longue durée avec plusieurs partenaires internationaux, comme le Warburg Institute (University of London) où a été organisé le workshop (Re)Ordering the Gods. The Mythographic Web through Times (25-26 nov. 2021), l'Université Catholique de Louvain, l'Université de Fribourg-en-Brisgau, l'Université de Tokyo, l'University of Western Ontario (Canada) ainsi que plusieurs centres de recherche français : THALIM, le Centre Jean Pépin et l'IRHT.

Un séminaire intitulé « Grandes et Petites Mythologies » a été créé. Il consiste en six séances annuelles auxquelles s’ajoute une journée d’étude tous les deux ans portant sur un sujet imposé ("espace et temps" en 2020, "faune et flore" en 2022) avec publication des actes. Un premier volume a déjà paru : Grandes et Petites mythologies 1. Monts et abîmes : des dieux et des hommes, Reims, EPURE, 2020. Dans le contexte de la pandémie, ce séminaire s’est tenu en visioconférence et le principe s’est avéré si efficace que les séances sont désormais proposées en présentiel et à distance. Les intervenants donnent une conférence sur une ou plusieurs figures de leur choix, issues d’un corpus antique, biblique, populaire, proche ou éloigné de nos traditions. Ce séminaire régulièrement fréquenté est annoncé sur le site du CRIMEL, sur fabula,org, par courriel également.

Dans la même perspective intellectuelle, l’ouvrage intitulé Mythologie des Boiteux et du pied fabuleux. Œdipe, Jacob, Mélusine & Cie, étudie le langage du mythe, ses invariants (scénarios récurrents, matriciels), en mettant en rapport des figures mythologiques que l’on tend à séparer et dont il s’agit, précisément, de montrer les liens dans le cadre d’une poétique transculturelle de l’imaginaire qui inspire aussi le séminaire. En dehors des comptes rendus (voir les Cahiers de civilisation médiévale : https://journals.openedition.org/ccm/438, ou Iris https://publications-prairial.fr/iris/index.php?id=1344), on peut lire les commentaires de lecteurs non spécialistes sur le site « Babelio » ( https://www.babelio.com/livres/Ueltschi-Mythologie-du-boiteux-et-du-pied-fabuleux--Oedipe/1160104), l’ouvrage ayant fait également l’objet d’un entretien accessible sur youtube (https://institut-rachi-troyes.fr/pendant-le-confinement).

Une réflexion sur un thème, les passions, a été menée notamment dans un ouvrage individuel sur la peur (Fiction et diction de la peur dans les récits du XIXe siècle, 2017), et dans deux colloques, l’un à Reims en 2017 intitulé « Le Temps des passions. XIXe-XXIe siècles » (il faisait suite à un colloque antérieur intitulé « Poétiques de la vengeance : de la passion à l’action », 2011), l’autre à Prague où plusieurs membres du CRIMEL se sont rendus la même année pour participer à la manifestation intitulée « La rhétorique de la vie affective : susciter, comprendre et nommer les émotions ». Cette réflexion a apporté sur le sujet un éclairage à la fois poétique et historique. Du point de vue de la poétique du récit, il ressort en particulier de l’ouvrage sur la peur que les passions ont un rôle différencié selon leur nature, un rôle concentrique et dynamique ou excentrique : la peur amène à fuir la confrontation au contraire de l’ambition, par exemple ; elle nourrit donc autrement le récit, par amplification des effets de l’action, ou par contrariété, ou par intériorisation de celle-ci. Du point de vue historique, il apparaît que la compréhension voire l’expérience des passions (ou émotions, ou sentiments, ou affects) dont la peur, évolue. S’ensuit une nécessaire contextualisation et d’inévitables différenciations qui dépassent la poétique et orientent vers l’histoire des représentations, notamment des représentations scientifiques (physiognomonie, médecine, psychologie). La diversité des noms de la peur est significative : crainte, ou la peur d’un objet, angoisse, ou la peur sans objet (elle émerge dans la deuxième moitié du siècle), panique, individuelle et surtout collective, la peur s’emparant parfois d’un groupe voire d’une foule comme on pouvait s’y attendre à l’ère naissante des masses et de leur représentation littéraire dans des scènes ou tableaux.

En dehors d’un compte rendu sur fabula.org (https://www.fabula.org/acta/document11258.ph, et d’un autre dans Littératures ( https://journals.openedition.org/litteratures/1917) on peut lire les réactions des lecteurs non spécialistes sur Babelio ( https://www.babelio.com/livres/Borderie-Fiction-et-diction-de-la-peur-dans-les-recits-du-X/1022949).

Dans le cadre de la collection « Héritages critiques » a paru en 2017 un volume consacré au « genre » transnational du récit villageois, resitué dans son contexte historique, celui des révolutions du milieu du XIXe siècle. Ce volume donne accès à des textes rares puisque les récits allemand et russe (de B. Auerbach et D. Grigorovitch) n’avaient jamais fait l’objet de traductions en français et que seul le texte tchèque (de B. Nemcova, qui peut être qualifiée d’écrivaine nationale tchèque) avait été traduit au début du XXe siècle. Ces récits ont connu un succès marquant à leur époque et mettent en perspective les débats relatifs à la définition du réalisme en littérature. Cette publication avait donc pour objectif aussi bien de remettre en lumière des auteurs en partie méconnus aujourd’hui (soit tombés dans l’oubli soit victimes de leur appartenance à une culture abusivement considérée comme mineure) mais dont l’oeuvre avait fait date, que de réévaluer le récit villageois et plus généralement la littérature dite « régionaliste », qui fait l’objet d’un intérêt renouvelé actuellement dans le cadre d’une revalorisation du « local » et du pouvoir de subversion qui peut s’y exercer. Cette réflexion sur le récit villageois dans les littératures germaniques et slaves a été poursuivie également dans plusieurs articles (« Echos du récit villageois dans Sylvie. Scènes de retour au pays natal », Revue Nerval. Nerval, « naïf » et « sentimental », dir. par J-N Illouz et H. Scepi, n°3, 2019, Classiques Garnier, p.49-62 ; et « Heimat en errance dans les Histoires villageoises de la Forêt-Noire de Berthold Auerbach », Romantisme n°181, 3-2018, p. 37-46).

La question de la transmission des modèles par le prisme de la traduction, notamment entre France et Pays tchèques, constitue également un objet d’étude. Des recherches sur l’histoire de l’idée de race au XIXe siècle et des processus de domination qui en sont l’origine et le prolongement (dans le cadre d’un travail de thèse sur les « Slaves », puis d’un numéro de la Revue d’études culturelles n°7, 2019, intitulé « Aux frontières de l’humain : Esclavage et monstruosité », en collaboration avec Flora Valadié à l’Université de Bourgogne) ont conduit à étudier les représentations de figures féminines racialisées dans le roman feuilleton à succès Les Mystères de Paris d’Eugène Sue. Les résultats d’un travail mené en collaboration avec la chercheuse tchèque Jana Kantoříková, sur les traductions de la « créolité métisse » du personnage de Cecily dans la Bohême du XIXe siècle, viennent d’être publiés dans la revue Etudes romanes de Brno (2, 2021).