Histoire des vignerons récoltants-manipulants en Champagne des origines à nos jours

Yves Tesson, Docteur de l’Université Paris-Sorbonne, chercheur associé au projet UNIVIGNE de la Villa Bissinger, proposition d’abstract pour un article qui sera présenté dans le cadre d’une session sur le champagne à l’Académie Nationale de Reims.

L’émergence des vignerons récoltants-manipulants en Champagne, c’est-à-dire de vignerons produisant et commercialisant leur propre champagne constitue un phénomène marginal jusqu’à la crise des années 1930. Au contraire, beaucoup d’entre eux avaient abandonné la vinification au XIXe siècle avec la concurrence des vins de table du Sud pour ne plus se consacrer qu’à la livraison de raisins aux maisons de champagne. Ces dernières se montraient soucieuses, quant à elles, pour des raisons qualitatives, de maîtriser le processus de transformation le plus en amont possible.

Plusieurs obstacles semblaient rendre la manipulation par les vignerons difficile : d’une part un obstacle technique, il fallait un matériel coûteux et des savoir-faire pointus pour se lancer dans la vinification et la champagnisation. D’autre part, la constitution de réseaux commerciaux pour une clientèle essentiellement internationale nécessitait du temps, des capitaux et des compétences en marketing éloignées de leur culture paysanne. La reprise économique des Trente Glorieuses, l’automatisation et l’essor considérable de la demande de Champagne, de même qu’un rapport plus équilibré des relations syndicales ont en partie permis de résoudre ces difficultés.

Nous tenterons à travers cette analyse de répondre à plusieurs problématiques, d’une part sur les stratégies mises en œuvre par les vignerons et d’autre part sur la réaction des négociants face au nouveau phénomène :

Qui sont les vignerons-manipulants ? Par quels canaux les vignerons ont-ils pu acquérir le savoir-faire des caves ? Quel est leur parcours, leur formation ? Quels sont les marchés sur lesquels les vignerons-manipulants sont parvenus à se positionner ? Comment ont-ils réagi face à la crise du marché intérieur français ? Ont-ils réussi à développer leurs propres stratégies marketing et à créer de la valeur ou bénéficient-ils avant tout du travail des négociants en la matière qui seraient les seules véritables locomotives de l’appellation ? Comment se sont-ils situés au cours du temps par rapport aux nouvelles pratiques culturales telles que le vin bio ou la biodynamie ? La manipulation n’a-t-elle pas été un élément déclencheur dans le passage d’une logique productiviste à une recherche davantage qualitative ? Quel a été le rôle du Syndicat Général des Vignerons dans le développement de ce mouvement mais aussi quelles en ont été les conséquences en son sein ? Cela n’a-t-il pas constitué un facteur de divisions en créant une nouvelle catégorie de vignerons aux intérêts très distincts de ceux des simples livreurs ?

Dans quelle mesure la commercialisation des champagnes de vignerons est-elle devenue au fil des ans une concurrence pour les grandes marques, rognant sur leur clientèle mais aussi sur leurs approvisionnements ? Nous verrons notamment de quelle manière les maisons ont tenté de limiter le phénomène en revalorisant le prix du raisin et en mettant en place un contrat interprofessionnel garantissant plusieurs années à l’avance l’achat de la matière première des vignerons. Nous étudierons les régimes fiscaux inégaux de ces deux catégories. Nous tenterons de comprendre les enjeux de la lutte du négoce contre les vins sur lattes dont l’essor est en partie lié au développement de la manipulation vigneronne. Enfin, nous observerons la stratégie de communication des maisons qui a longtemps insisté sur le principe de l’assemblage fondamental dans l’identité du champagne par opposition aux mono-crus.